Publié dans Dossier

Jean-Omer Beriziky - « Tout est opaque avec le régime actuel »

Publié le dimanche, 09 avril 2017

Au cours d’une interview exclusive, l’ancien Premier ministre Jean-Omer Beriziky n’est pas allé par quatre chemins pour rendre compte de la situation actuelle à Madagascar, dénoncer les incohérences du régime et aussi avancer quelques solutions.  Il a ouvertement reproché le manque flagrant de transparence du régime actuel quant à la gestion des affaires publiques. Il émet des doutes sur la prochaine élection présidentielle à laquelle il se dit prêt à participer. Interview.

 

La Vérité (+) : Où la situation sociopolitique actuellement un peu préoccupante à Madagascar pourrait-elle nous conduire à votre avis ?

Jean-Omer Beriziky (=) : Le contexte actuel au pays nous invite à méditer. C’est même une situation très inquiétante. Beaucoup de cas préoccupants se sont produits. Ils semblent traduire la déliquescence du pouvoir de l’Etat qui fait preuve d’excès de façon inopportune lorsque le moment de recourir à la force se présente. C’est trop rigide. Par exemple, la répression est violente en cas de manifestation de telle sorte que les Forces de l’ordre ne sont plus ce qu’elles sont normalement et ce qu’elles devraient être. Ce sont des forces de répression.

J’ai déjà dit qu’elles ne peuvent pas protéger la population comme il se doit tant qu’il existe trop de distance entre elles. Pourquoi ? Il n’y a pas de synergie alors que nous avons besoin de Forces de l’ordre de proximité. Ce dont nous avons besoin est qu’elles comprennent la souffrance des habitants. Elles sont tout près de la population. Elles entrent en communication avec les communautés à la base et engagent des échanges avec elles. Il doit y avoir des consensus et des partages non seulement entre les dirigeants ou élus et les gens mais également au sein de la société et de la famille. Nous devons militer en premier en faveur de cette proximité pour mieux combattre l’insécurité en pleine recrudescence partout sur l’île.

La corruption aussi est là en même temps. C’est un fléau et c’est terrible lorsque l’Etat qui doit jouer le fer de lance de la lutte se permet de nuire à la mission des organes institués à cet effet à l’instar du Bureau indépendant anti-corruption (Bianco). Par là, je fais référence à l’affaire Claudine Razaimamonjy qui est sur toutes les lèvres ces temps-ci. L’Etat semble s’employer à empêcher le Bianco à accomplir sa mission. Dans quelle mesure pouvons-nous alors éradiquer la corruption dans ce cas ?

 

+ : C’est justement pour la première fois qu’une conseillère spéciale d’un Président de la République en exercice a créé tant de polémiques si l’on regarde les annales politico-administratives de Madagascar…

= : On ne doit jamais sacrifier la nation pour la cause d’une seule personne, qu’elle soit conseiller ou conseillère spéciale du Président de la République. Je le dis en toute sincérité et en toute conviction. La patrie est sacrée. Elle est trop importante. On ne doit pas le négliger. Curieusement, cette fois-ci, tout le monde se lève pour protéger la dame. Un ministre a même donné une conférence de presse à 22 heures 30. Pour quelle raison et pour quelle urgence a-t-on besoin d’une conférence de presse à telle heure ? On a donné une dimension telle à cette affaire que toute la nation reste mobilisée sur une personne. Et pour cause, l’opinion est divisée.

Le ministre a osé déclarer en pleine conférence de presse que l’affaire pourrait déclencher une vindicte populaire. Mon Dieu ! De quel droit un ministre de la Justice tient de tels propos ? Il a agi comme s’il invitait les gens à y aller. Des groupes ont effectivement débarqué. Le ministre doit se mettre devant le miroir en ce moment. Ne va-t-il pas se sentir responsable de sa déclaration quelque part si jamais la situation dégénère ? On ne doit jamais exhiber les vindictes populaires en cas de problème. Il faut chercher la solution la plus idoine possible.

 

+ : Quelle solution avez-vous alors à avancer pour y remédier ?

= : Il y a eu des occasions où j’en ai parlé. Les gens recourent à cette pratique car ils ne se sentent pas en sécurité. La vindicte populaire est une sorte d’autodéfense. Il convient de prendre en considération cet aspect. Mais cette autodéfense dérive. Elle se laisse aller hors de tout contrôle ou de toute autorité. Les gens amenés à tuer des individus sont sous l’effet de la peur. On doit examiner la situation avec les responsables au sein de la société, les associations, les Raiamandreny… Il faut une table ronde.

Cela requiert des échanges et consentements mutuels. Toutes les forces vives doivent y être associées, surtout en ce qui concerne les contrées lointaines dans la brousse où les gens se sentent abandonnés à leur propre sort. Il y a des spécialistes. Nous avons des sociologues chez nous. Il en est de même des organisations de la société civile. On doit se concerter ensemble dans le but de dégager des solutions communes. Il ne faut pas laisser la situation comme ça.

C’est le problème du régime en place. Tout est opaque. Il cache à la population les vraies réalités. Les citoyens sont mis à l’écart des décisions prises par l’Etat. Toutes les grandes décisions sont méconnues comme s’il n’y avait pas de dirigeants chez nous. Il y a lieu de voir ça ensemble en toute humilité et avec bonne foi. Les dérives qui existent au pays m’attristent. Les vindictes populaires sont inadmissibles dans un Etat de droit. Mais il est de bon ton de les analyser en profondeur pour, justement, avancer des solutions idoines.

L’Etat doit prendre des mesures et faire connaître les résultats des enquêtes. Je prends l’exemple d’Antsakabary à Bealanana. Comment peut-on imaginer, imaginer seulement, que dans une République, dans un Etat de droit, supposé être gouverné par des gens et personnes responsables, qu’on a déployé des policiers pour procéder à une expédition punitive. Cela fait penser à une période déjà passée, la période coloniale. C’est une manière de faire des colons.

Des policiers formés pour protéger la population sont devenus des bourreaux. Les gens regardent la Police nationale comme une force répressive à ce moment-là. Le ministre de la Sécurité publique est démis de ses fonctions. C’est normal, à mon avis. Mais c’est insuffisant. Où en est l’enquête, l’investigation ? Personne ne le savait. On n’en connaît pas les tenants et aboutissants. Qui étaient les responsables ? Quelles sont les sanctions encourues par ces responsables ? Motus et bouche cousue. Le dossier semble être classé sans suite.

Je prends également l’exemple du fratricide à Andapa. C’est lamentable. Le cas donne des frissons. Les Forces de l’ordre ont eu déjà l’incendiaire entre leurs mains. Mais comment se fait-il qu’elles l’ont encore livré à son frère ? Ont-elles reçu des formations dans ce sens ? La suite de l’histoire a débouché sur l’égorgement du fautif par son propre frère. La scène s’est passée en plein public et sous les yeux des éléments des Forces de l’ordre. 

 

La Vérité (+) : Vous avez dit que toutes les grandes décisions de l’Etat sont inconnues. Nous sommes actuellement à la veille d’une période électorale alors que, vue du côté du grand public, la situation est floue ?

Jean-Omer Beriziky (=) : Absolument et j’interpelle la communauté internationale à ce propos. Est-ce que nous allons vers les élections ou non? On ne sait pas ce qui se passera demain si l’actuel charivari continue. L’Etat ne cherche jamais les moyens de calmer les esprits. La sérénité de la population et la stabilité sont deux conditions sine qua non d’une élection. Pourtant, l’Etat n’œuvre pas dans ce sens.

Chaque fois que j’ai l’occasion de discuter avec les représentants de la communauté internationale, l’Union européenne en particulier, je leur rappelle qu’ils ont financé les scrutins chez nous. En effet, ils ont intérêt à faire en sorte que les élections à Madagascar soient crédibles et transparentes pour que l’argent des contribuables européens ne soit pas comme de l’argent jeté par la fenêtre. Ceci requiert la désignation des membres de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni).

Il est primordial de restructurer cet organe. Mon souhait le plus profond est que, pour garantir sa totale indépendance, les représentants de la société civile et du secteur privé gèrent ses activités. Personne ne doit être nommée par les institutions étatiques. La réalité est que les membres de la Ceni sont tous désignés par des institutions. Il est alors normal qu’ils soient redevables vis-à-vis de celles-ci. Cela signifie qu’ils sont redevables vis-à-vis du régime en place.

 

+ : Justement, l’Observatoire de la vie publique (Sefafi) venait d’émettre des observations sur les baisses constantes du nombre d’inscrits depuis 2006 ?

= : Oui et ce n’est pas normal car le nombre d’habitants ne cesse de croître. Il y a une contradiction. Beaucoup de citoyens sont privés de leur droit en n’étant pas inscrits sur la liste électorale. Celle-ci comporte plus souvent des anomalies flagrantes. On ne savait si c’est voulu ou non. Les noms des gens sont erronés et, de ce fait, les concernés ont toutes les peines du monde à accomplir leur devoir de citoyen le moment venu. Le bureau de vote ne correspond pas non plus à leur nom. Tout cela existe, hormis les doublons…

Les manières de faire campagne chez nous aussi méritent réflexion. Des fois, elles prennent l’allure des fêtes grandioses dans lesquelles énormément de fonds sont investis. 

Il en est de même du financement des partis politiques. D’où viennent les fonds ? Leurs origines sont inconnues. Par quel moyen le parti au pouvoir a-t-il la possibilité d’utiliser des fonds considérables ? Quelle est la provenance de l’argent ? Est-ce qu’ils ont puisé dans les caisses de l’Etat, c’est-à-dire de l’argent provenant des contribuables malagasy ?

Il sied également de connaître ce qu’il en est des ressources allouées à l’organisation des élections au ministère de l’Intérieur. Où est cet argent ? Quels sont exactement les montants engagés? Où vont-ils ? Y a-t-il un mécanisme de contrôle des mouvements de ces ressources publiques ? Il est important de mettre la lumière sur tous ces questionnements à mon avis. Il est rare chez nous que les ressources mobilisées parviennent à leur destination finale. Tout cela mérite une révision de fond en comble pour la crédibilité du processus électoral.

Le contexte fait redouter. Si les gens ne font pas confiance en cette élection présidentielle et si jamais elle sera entachée de fraudes car le vote sera tripoté, je vous dis que de nouveaux troubles éclateront et que nous irons à une nouvelle crise. 

 

+ : Mais vous avez déjà annoncé votre décision de prendre part à la course ?

= : Oui, en effet. Vous, les média, en avez déjà parlé également. A mes yeux, la gestion des affaires nationales est un devoir sacré. C’est une grande et précieuse responsabilité inscrite dans l’histoire nationale. Elle fait aussi partie intégrante de la trajectoire individuelle. Je serai effectivement candidat pour apporter ma part de brique au sauvetage de ce pays en vertu du bien commun et de l’intérêt supérieur de la nation. J’y tiens beaucoup.

 

+ : Y compris la confection de la liste des trafiquants des bois de rose ?

= : Il s’agit d’une liste déjà publiée. Elle a suscité tant de questions. J’ai déjà dit aux responsables de la communication du parti Undd qu’elle devrait être publiée de nouveau. Ce n’est pas une liste exhaustive. Elle ne fait que rendre compte de noms des personnes impliquées dans le trafic ou des présumés dont le cas était entre les mains du Tribunal mais n’était pas suivi de sanction. La liste n’était pas celle de Beriziky. Elle a émané du comité de pilotage « bois de rose » créé au sein de la Primature en son temps. L’Etat à travers le ministère de l’Environnement et des Forêts, la Banque mondiale, l’Alliance Voahary Gasy, la société civile… en faisaient partie. J’ai signé la liste établie par ledit comité en ma qualité de ministre de l’Environnement et des Forêts par intérim à l’époque. Monsieur Emmanuel Rakotovahiny était la personne qui s’en occupait réellement à mon absence car j’étais aussi Premier ministre.

Propos recueillis par Manou Razafy

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  • Incendiaire
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    - Grand concert intégrationnel au Village de la Francophonie à 15h suivi d'un défilé de mode et un "Zoma magnifique" avec Mika et Davis à 21h

    Samedi 26 novembre 2016:

    - "Ndao hifety isika jiaby": thème du jour au Village de la Francophonie

    Dimanche 27 novembre 2016:

    - "Ce n'est qu'un au revoir" thème du jour au Village de la Francophonie

    - "Ciné village", finale du tournoi de slam, carnaval de clôture, grand concert de musique classique, récit du mythe d'Ibonia, un chant d'au revoir du village, un jeu de drapeau: "Ce n'est qu'un au revoir mes frères" à 19h au Village de la Francophonie

  • Se surpasser, encore et toujours. Avant de s’envoler pour d’autres cieux, Bodo rendra hommage à ses fans à l’« Akany Nambinitsoa », Talatamaty. Ce sera son dernier cabaret-concert de cette année. Une occasion à ne pas rater pour les amateurs de cette grande dame de la musique malagasy. Le show commencera à partir de 20h.
     
  • Après l’avant-gout de la célébration du 20ème anniversaire du groupe « ‘Zay » qui a eu lieu à l’hôtel Carlton, Anosy, ce dernier revient sur le devant de la scène. Ainsi, le groupe réalisera un autre concert au Palais des sports de Mahamasina ce dimanche après-midi. Durant quelques heures, « ‘Zay » résumera les 20 ans de sa carrière à travers ses titres. Nary et compagnie ressusciteront leurs tubes les plus connus. Outre les musiciens, l’instrument à vent « Anjaniony » bercera le public. Le concert débutera à partir de 15h.
     
  • Une belle ambiance et de la bonne musique attendront les abonnés de l’Amitié Fandian à Ankadindramamy à partir de 21h. Mahery, Nini (Kiaka), Poun ou encore Green Banane animeront la soirée « after work » de cet endroit qui est devenu, à chaque fin de week-end, le lieu de rendez-vous incontournable pour certaines familles et des amis. Le répertoire sera composé des succès de ces artistes, en plus des duos et trios exceptionnels. 

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