Publié dans Politique

Antananarivo sous les eaux - L’héritage de nos choix collectifs

Publié le lundi, 15 décembre 2025

Les images sont implacables et parlent d’elles-mêmes. Elles se répètent à chaque grosse pluie, mais cette fois-ci, elles saisissent. Des habitants transportés à dos d’homme pour traverser une rue devenue rivière. Des charrettes transformées en taxis improvisés. Des bottes en plastique louées à la traversée. Des commerces fermés, rideaux baissés sur des vitrines noyées. Des routes impraticables, avalées par une eau trouble, lourde de déchets et d’odeurs.

A Besarety, Andravoahangy, Ambodivona, Ampefiloha ou Anosy, l’inondation n’est plus une surprise. Elle arrive, s’installe, puis se retire en laissant derrière elle de la boue, des détritus et une colère sourde. Dans les bas-quartiers d’Andavamamba, Isotry, 67 Ha, Antohomadinika ou Anosibe, l’eau revient comme un cycle immuable, presque ritualisé. On nettoie, on sèche, on recommence.

Mais ce qui frappe cette année, c’est que même les zones autrefois relativement épargnées ne les sont plus. La liste des quartiers touchés s’allonge, déborde, englobe désormais le cœur même de la Capitale. A Analakely, Tsaralalàna, Soarano ou Petite Vitesse, voir l’eau atteindre la taille en plein centre-ville agit comme un électrochoc. Le cœur économique d’Antananarivo découvre à son tour ce que vivent les quartiers bas depuis des années.

Ce qui semblait réservé aux périphéries vulnérables concerne désormais tout le monde. Plus personne n’est à l’abri.

Antananarivo récolte aujourd’hui le fruit amer de longues années de négligence, de tolérance, d’incivisme assumé et de corruption enracinée. A chaque averse soutenue, la Capitale se transforme en un réseau d’eaux stagnantes, de rues coupées, de quartiers isolés. La même question revient, lancinante : pourquoi Antananarivo se noie-t-elle si vite ?

La réponse ne se trouve pas uniquement dans le ciel. Elle est aussi dans nos canaux, nos habitudes, nos silences et nos compromissions. Déchets jetés sans retenue, remblais autorisés ou tolérés, constructions anarchiques, absence d’entretien, insuffisance d’ouvrages publics : tout cela forme un ensemble cohérent. L’inondation n’est pas un accident. C’est une conséquence. La pluie n’est que le déclencheur d’un désastre largement fabriqué par l’homme.

Quand l’eau déborde, les responsabilités remontent à la surface

A Antananarivo, les canaux d’évacuation ont cessé depuis longtemps d’être de simples infrastructures hydrauliques. Ils sont devenus des collecteurs de négligence. A Andravoahangy, Andavamamba, Ampefiloha, Behoririka ou Anosibe, l’eau déborde parfois avant même d’avoir trouvé un passage. Elle stagne, gonfle, puis envahit les rues et les maisons.

Le lac Anosy, censé jouer un rôle de régulation, se retrouve régulièrement saturé. Même scénario du côté de Behoririka, dont les débordements répétés témoignent d’un système urbain à bout de souffle. L’eau ne s’écoule plus, elle s’accumule, prisonnière d’une ville qui a oublié de lui laisser un chemin.

Chaque saison des pluies relance le même ballet : opérations de nettoyage, communiqués officiels, engins lourds mobilisés. Le canal Andriatany est devenu le symbole de cette fuite en avant. Chaque année, des sommes considérables sont engagées pour le curage. Des équipes entières s’y relaient, des budgets importants sont débloqués. Et chaque année, le même constat s’impose. Quelques semaines ou quelques mois après, le canal est de nouveau obstrué par des bouteilles en plastique, des sachets, des détritus ménagers et des déchets de marché.

La question n’est plus seulement technique. Elle est presque philosophique, et profondément morale. Fallait-il vraiment dépenser autant si ces déchets n’avaient jamais été jetés dans l’eau ?

A force de nettoyer sans changer les comportements, la ville s’épuise à réparer les mêmes erreurs.

A cette période de l’année, la situation devient encore plus critique avec l’arrivée de la saison des litchis et mangues. Les marchés débordent, les étals se vident, les déchets s’accumulent. Noyaux, épluchures, sachets plastiques finissent dans les caniveaux, puis sont entraînés par la première pluie vers des canaux déjà fragilisés. La nature fait son travail. La ville, elle, l’entrave.

Remblais et constructions : quand la corruption bétonne la catastrophe

Officiellement, les remblais sont interdits à Antananarivo. Officieusement, ils n’ont jamais cessé. A Ambodivona, Masay, le long du By-Pass ou à Ankorondrano, des zones naturellement destinées à absorber ou canaliser l’eau ont été progressivement comblées. Ces espaces, essentiels à l’équilibre hydraulique de la Capitale, ont été transformés en terrains exploitables, puis en zones bâties.

Ces opérations supposent des moyens financiers importants, des autorisations implicites ou explicites, et surtout une corruption de haut niveau, sans laquelle rien de durable ne pourrait se faire. Aucun remblai d’envergure ne se réalise sans protections, sans signatures, sans complicités bien placées.

Une communauté est souvent pointée du doigt dans ces pratiques, mais la réalité est plus complexe et plus dérangeante : ce ne sont pas seulement des gestes isolés, mais des décisions protégées, couvertes et monnayées qui ont permis à des zones hydrauliques de devenir constructibles.

A cela s’ajoutent les constructions sauvages, parfois édifiées directement au-dessus des canaux d’évacuation. Le phénomène existe dans de nombreux quartiers, mais ses conséquences sont particulièrement dramatiques dans les bas-quartiers comme Andavamamba, Isotry, Antohomadinika ou Anosibe. En bâtissant sur les voies naturelles de l’eau, la ville s’est privée de toute possibilité d’entretien efficace. Lorsque les canaux débordent, il devient impossible de curer, de réparer ou d’élargir. L’eau n’a d’autre choix que de chercher un passage ailleurs, toujours vers le bas.

Et ce n’est pas tout. Les effondrements de murs de soutènement et de maisons viennent rappeler une autre réalité : trop de constructions ne respectent pas les normes de sécurité ou sont construites sans permis.

Matériaux de mauvaise qualité, absence de fondations solides, édification sur des terrains instables ou inadaptés… autant de facteurs qui transforment chaque pluie en menace mortelle. Les conséquences sont tragiques : des habitations s’écroulent, des familles sont déplacées, des vies sont perdues.

Ainsi, remblais illégaux, constructions anarchiques et bâtis non conformes forment un même enchaînement. Ils privent la ville de ses défenses naturelles, aggravent les inondations et exposent les habitants à des drames évitables. Antananarivo paie aujourd’hui le prix de ces choix, et chaque saison des pluies en révèle la facture.

Une Capitale face à ses propres choix

Ceux qui paient le prix lourd restent les habitants des quartiers bas. Ce sont eux qui voient leurs maisons inondées plusieurs fois par an, leurs biens détruits, leurs enfants exposés aux maladies liées à l’eau sale, leur quotidien suspendu à la météo. Pourtant, les inondations ne sont plus leur seule réalité. En touchant le centre-ville, Analakely et ses environs, l’eau rappelle une vérité implacable : l’incivisme et la corruption finissent toujours par rattraper l’ensemble de la ville.

Antananarivo ne manque ni de diagnostics, ni d’études, ni de promesses. Ce qui lui fait défaut, c’est la cohérence entre les discours et les actes. Tant que jeter des déchets restera un geste banal, tant que les remblais continueront sous protection, tant que construire sur un canal ne sera pas réellement sanctionné, la Capitale continuera à se noyer.

L’eau, elle, ne fait que suivre les lois de la gravité. Les responsabilités humaines suivent celles de l’impunité. Et tant que cette équation ne changera pas, Antananarivo continuera, saison après saison, à récolter ce qu’elle a semé et de pire en pire.

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Editorial

  • Opération délicate
    Le faux et l’usage de faux envahissent l’Administration, grand « A » s’il vous plaît, à savoir le domaine général qui englobe tous les secteurs d’activités de l’Etat ou de la République. Faux et usages de faux, du jargon populaire « fosika », faux diplômes ou certificats de fin d’étude gangrènent presque tous les Corps de métier de l’Administration entre autres les départements clés comme l’Enseignement supérieur, l’Education nationale, la Justice, la Régie financière, les Forces de défense et de la sécurité (FDS), etc. Les concours d’entrée dans l’administration publique sont infestés de faux dossiers. Des diplômes de Baccalauréat, de Licence, de Master I ou II se trouvent les plus menacés. Il y a eu même certains de faux diplômes de Doctorat !

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