Pour ceux qui ont grandi dans le quartier d'Antohomadinika durant les années 80, le nom de Désiré Ramelison, alias Ngovitra, évoque des souvenirs puissants et contrastés. A l'évocation de ce nom, certains ressentent une montée d'émotions, presque palpables, tant il a marqué les esprits et suscité des légendes. Rétrospectives et témoignages.
A l’approche de la soixantaine, Ngovitra était bien plus qu’un homme influent car il exerçait une grande influence tant spirituelle que politique. Cette dualité en faisait un personnage fascinant, imprégné d’un mysticisme qui continue de captiver les esprits.
Une figure redoutée
« Rien qu'à entendre son nom faisait frissonner plusieurs habitants d'Antohomadinika. Je n'ai jamais eu l'occasion de croiser notre ancien voisin en chair et en os.
Et d'ailleurs, cela ne m'a jamais tenté par la peur qu'il inspirait », se souvient Bakoly, 64 ans, fonctionnaire à la retraite. Ce qui a fait monter M. Ramelison, qui n'est autre que le fils sur le créneau. Dans son commentaire sur un post d'un Facebooker, ce dernier dément totalement les légendes entourant Ngovitra, souvent associées à des récits horrifiques, tels que des enlèvements pour le vol d'organes, voire des histoires incroyables selon lesquelles son père aurait caché des centaures, ces créatures mi-hommes, mi-animaux, lâchées la nuit pour traquer des victimes dans le cadre des rituels supposément diaboliques.
Les témoignages d'autres habitants esquissent un portrait plus nuancé de cet homme hors normes. Certains le voient comme un mentor spirituel, un mystique dont les pouvoirs étaient au service d'une personnalité influente du pays. D'autres évoquent son rôle crucial au sein des dynamiques politiques du régime de l'époque. Ce mélange de respect et de fascination témoigne de l’impact profond de Ngovitra sur la communauté locale, avec un héritage qui continue de perdurer dans les mémoires.
Un mélomane passionné
Malgré la réputation douteuse de Ngovitra, il apparaît comme un homme d’une grande sensibilité artistique. Passionné par la musique, il s’est constitué un orchestre complet, engageant des musiciens talentueux pour jouer pour son propre plaisir. D'après toujours l'éditorialiste du quotidien « Madagascar Matin », l'orchestre
de ladite « secte » de Ngovitra, s'appelait « Les roses noires ». C'était une mini-entreprise musicale qui recrutait ses éléments parmi la crème de la musique de la capitale, un peu à la façon des Rafales Music 2000, le must des orchestres tananariviens dans les années 80.
« Au moins une fois par semaine, il nous invitait chez lui pour que nous interprétions ses morceaux préférés. Il préparait déjà sa « playlist » ou commandait le titre souhaité selon son humeur », raconte Haja., bassiste ayant collaboré avec lui.
Les anecdotes sur Ngovitra proviennent souvent de musiciens qui l’ont côtoyé. « Je me souviens qu'il buvait du thé, servi par sa bonne », déclare Jocelin., un claviériste. De son côté, Dolin., saxophoniste maintenant établi à l'étranger, se souvient d’une mésaventure : « Un jour, mon saxophone était défectueux. Ngovitra l’a remplacé et en a acheté un nouveau le lendemain ». La richesse de Ngovitra était manifeste, à en croire ce témoin : « L’argent qu’il nous donnait était tout neuf. Avec sa flotte de bus, il aurait dû partager ce qu’il gagnait ».
Ce même musicien a pourtant sa propre vision de son ex-employeur. « Cet homme était un vrai snob, et à l'époque, il était très connu comme le visionnaire ou medium d'un Président. Notre interlocuteur a même relaté ce qu'il a vécu chez Ngovitra à l'époque : « Nous avons été bien accueillis. Je me suis dit que tout était très paisible là-bas, et je n'y voyais rien d'anormal ».
Un soir, j'ai eu toutefois peur, car il a dit : « N'ayez pas peur, il y aura un "Afon-dolo" dans le quartier d'un ancien roi d'Analamanga sis à Ambohimanga. Son âge m'a vraiment effrayé à l'époque, mais on peut dire qu'il était encore jeune ! Il avait peut-être 57 ans ».
Un homme d'affaires engagé
Ngovitra commandait également le respect en tant que leader du parti politique « Sakelimihoajoro », portant le curieux sigle Ss. Dans son éditorial, un hebdomadaire local datant de 2012 parlait d'une secte d'extrême droite. Plus tard, il fonda la branche politico-culturelle « Jahavanay », qui aspirait à promouvoir un retour aux valeurs ancestrales malgaches. On se rappelle encore des efforts du parti durant la première moitié des années 90 pour revitaliser l'usage de l'antique rite et langue malagasy.
Enfin, Ngovitra possédait une imposante flotte de bus, des Renault Super Goélette SG 2, reconnaissables à leurs petits drapeaux noirs fixés aux pare-chocs avant, et les initiaux Ss assurant des lignes entre Tanà et Mahitsy, ainsi qu'entre Tanà et Ivato jusque vers le début des années 90.








