Pour mesurer l’ampleur du scandale, il suffit de comparer ces chiffres avec les revenus ordinaires. Le salaire minimum mensuel en 2025 est fixé à 262 680 ariary. Le salaire moyen, selon les estimations disponibles, se situe autour de 500 000 ariary par mois. Ainsi, la prime de cent millions d’ariary accordée au Président de la Haute Cour représente l’équivalent de plus de 380 mois de salaire minimum, soit plus de trente et un ans de travail au SMIC, ou encore 200 mois de salaire moyen, c’est-à-dire plus de seize ans de revenus pour un salarié ordinaire. Les cinquante millions attribués à la plupart des conseillers correspondent à environ 190 mois de salaire minimum, soit plus de quinze ans, ou 100 mois de salaire moyen, soit plus de huit ans. Même la prime la plus basse, dix millions d’ariary pour le Greffier en Chef, équivaut à trente-huit mois de salaire minimum, plus de trois ans, ou vingt mois de salaire moyen, presque deux ans de revenus. Ces écarts ne sont pas seulement des chiffres abstraits : ils incarnent une fracture béante entre une élite institutionnelle et la population qu’elle est censée servir.
Pendant ce temps, les fonctionnaires ordinaires ont reçu une prime annuelle de 310 000 ariary. Ce montant, qui ne dépasse pas un mois de salaire minimum, apparaît comme une aumône comparée aux largesses de la Haute Cour. Le contraste est si violent qu’il ne peut être perçu autrement que comme une démonstration de mépris. Quelle que soit l’explication avancée, qu’elle soit juridique, budgétaire ou institutionnelle, le résultat reste le même : c’est scandaleux, indécent et constitue une insulte au peuple. Les mots populaires pour décrire cette situation sont souvent crus, mais il serait plus juste de parler d’une indécence institutionnelle, d’un mépris affiché des réalités sociales, d’une arrogance qui défie la logique de la refondation et du fanovana proclamés par les autorités.
Fanovana ou privilèges ? La refondation à deux vitesses
Le scandale ne tient pas seulement aux montants, mais aussi au contexte. Madagascar traverse une crise économique profonde, marquée par des appels répétés à l’austérité et à la rigueur budgétaire. Les discours officiels insistent sur la nécessité de réformer l’État, de rationaliser les dépenses, de bâtir une refondation institutionnelle et économique. Le mot « fanovana », qui signifie changement, est brandi comme un slogan politique censé incarner une nouvelle ère. Pourtant, la pratique révèle une tout autre réalité : les sacrifices sont exigés des petits, tandis que les privilèges sont maintenus, voire amplifiés, pour les puissants.
La délibération de la Haute Cour cite une série de lois, décrets et décisions pour justifier ces primes. Elle invoque la Constitution, la loi organique relative à la Cour, des décrets sur la comptabilité publique, des textes sur les primes de performance, et même la loi de finances 2025. Mais derrière cette avalanche de références juridiques, aucune justification morale ou économique ne vient expliquer pourquoi, dans un pays où plus de 75 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, il serait acceptable d’octroyer des primes équivalentes à plusieurs décennies de salaire minimum. L’argument de l’autonomie institutionnelle ne peut masquer l’indécence des montants.
Ce décalage entre les discours et les pratiques nourrit une colère sourde. Les citoyens voient leurs revenus stagner, leurs conditions de vie se dégrader, leurs espoirs de changement s’éloigner. Ils entendent parler de fanovana et de refondation, mais constatent que ces mots ne s’appliquent pas aux élites. Pour eux, la refondation est synonyme de rigueur, de sacrifices, de hausses de prix, de services publics défaillants. Pour les hauts magistrats, elle semble signifier primes astronomiques, privilèges consolidés et confort matériel. Cette asymétrie alimente un sentiment d’injustice qui mine la confiance dans les institutions.
Il est important de souligner que la Haute Cour Constitutionnelle n’est pas une institution quelconque. Elle est censée garantir l’équité constitutionnelle, veiller au respect des lois fondamentales, incarner l’autorité morale de l’État. Lorsqu’elle s’octroie des primes qui dépassent de plusieurs centaines de fois le salaire minimum, elle envoie un message désastreux : la Constitution peut être invoquée pour justifier des privilèges, mais pas pour protéger la dignité des citoyens. Cette contradiction fragilise la légitimité de l’institution et accentue la fracture entre gouvernants et gouvernés.
Dans un pays où chaque ariary compte, où les familles doivent arbitrer entre nourriture, santé et scolarité, voir quatorze personnes se partager 615 millions d’ariary est une gifle. C’est une démonstration que les élites vivent dans une bulle, déconnectées des réalités quotidiennes. C’est une provocation sociale qui ne peut qu’alimenter la défiance et le ressentiment. Les mots « fanovana » et « refondation » deviennent alors des slogans creux, incapables de masquer l’indécence d’un système qui protège ses élites tout en exige des sacrifices du reste de la population.
Jusqu’ici, le fanovana n’a été qu’un mot vide de sens, répété dans les discours officiels mais sans traduction concrète dans la vie des citoyens. On a reproché au dernier régime son opacité, ses privilèges et son incapacité à répondre aux besoins essentiels de la population. Mais ce que révèle cette affaire de primes à la Haute Cour Constitutionnelle donne le sentiment que le nouveau pouvoir n’a rien corrigé, et qu’il s’enfonce dans une logique encore plus indécente. L’austérité est brandie pour justifier des sacrifices imposés aux plus modestes, tandis que les élites institutionnelles s’octroient des avantages qui insultent la dignité collective.
Ainsi, loin d’incarner une refondation, le nouveau régime semble pire que le précédent, car il ajoute au désespoir social une provocation institutionnelle. Le peuple, qui attendait un changement réel, se retrouve face à une continuité aggravée : des promesses de fanovana qui ne sont que des slogans, et une refondation qui n’est qu’un habillage rhétorique pour masquer des privilèges. Dans un pays où chaque ariary compte, cette situation est non seulement scandaleuse et indécente, mais elle constitue une véritable insulte au peuple.
En définitive, cette affaire illustre une vérité simple mais implacable : la transparence et la décence devraient primer sur les primes. Jusqu’ici le fanovana reste un mot creux, la refondation une illusion, et la fracture sociale un abîme grandissant.
R.L.








