Une technologie développée localement permet de transformer l’huile lourde en carburants utilisables. Malgré son potentiel pour réduire les délestages, son déploiement reste bloqué par des choix politiques et réglementaires.
Dans un contexte marqué par des délestages récurrents et une forte dépendance aux carburants importés, le professeur Jonis Rasolofo, docteur en chimie organique et sortant de l'université de Montpellier en France, remet sur la table une solution technologique développée localement. A travers un dispositif capable de transformer l’huile lourde en carburants utilisables, il plaide pour une décision politique rapide afin d’exploiter pleinement ce potentiel.
Une alternative technique déjà testée
Le chercheur affirme que l’équipement qu’il a récemment présenté permet de convertir l’huile lourde en gasoil ou en essence, avec une capacité pouvant atteindre 1 000 litres par jour. A une échelle industrielle, la production pourrait varier entre 10 et 60 tonnes quotidiennes, selon la taille des installations.
« Cette technologie a déjà été démontrée. Si elle est déployée à grande échelle, notamment au profit de la JIRAMA, elle pourrait réduire considérablement, voire éliminer, les délestages », explique-t-il.
Selon ses estimations, une dizaine de petites unités de raffinage suffiraient pour atteindre un niveau de production capable de stabiliser l’approvisionnement énergétique national. Le principal blocage reste toutefois d’ordre réglementaire : « Si l’Etat est décidé, il ne reste qu’à adopter les textes nécessaires ».
Un projet freiné par des choix politiques et des controverses
Le professeur regrette que les travaux engagés depuis 2021, en collaboration avec Madagascar Oïl et l’OMNIS, n’aient pas abouti comme prévu. Il évoque notamment l’impact de « l’affaire Apollo 21 », qui aurait ralenti certaines initiatives.
Il critique également des décisions politiques fondées sur des critères jugés inadaptés, alors que des solutions techniques existaient déjà pour répondre aux problématiques de qualité des carburants et d’impact environnemental.
Tsimiroro : une exploitation en progression mais encore limitée
Du côté de Madagascar Oïl, l’exploitation du champ de Tsimiroro, situé dans l’ouest du pays, repose sur un procédé thermique (injection de vapeur) permettant d’extraire une huile lourde particulièrement visqueuse.
Ces dernières années, la production a connu une montée en puissance progressive, atteignant plusieurs milliers de barils par jour dans sa phase pilote étendue. Toutefois, cette production reste orientée vers des usages spécifiques, notamment le blending (mélange avec du gasoil) ou l’exportation, faute d’infrastructures de raffinage locales.
A ce jour, Madagascar ne dispose toujours pas de raffinerie opérationnelle à grande échelle, ce qui limite fortement la valorisation locale de cette ressource.
Une valorisation locale encore marginale
En l’absence de licence de raffinage, Madagascar Oïl se limite principalement à des opérations de blending. L’huile lourde est ainsi mélangée à d’autres produits pour être commercialisée, souvent auprès d’opérateurs internationaux ou pour l’avitaillement maritime.
« Madagascar Oïl ne produit ni gasoil ni HFO raffiné à proprement parler. Le produit est mélangé avant d’être vendu », précise le professeur.
Selon une source proche du dossier, une collaboration avec le professeur Rasolofo a bien existé dans le domaine de la recherche sur la transformation de l’huile lourde notamment en 2016 et 2021. Toutefois, cette même source souligne que l’huile lourde pourrait avoir davantage de valeur à l’état brut, la transformation en carburants légers impliquant des coûts élevés et des pertes énergétiques, ce qui pose la question de la rentabilité. Ce qui justifierait la raison de maintenir la production de l'huile lourde à l'état brut aujourd'hui.
Des perspectives conditionnées à la stabilité des investissements
Malgré ces contraintes, les perspectives évoquées restent ambitieuses. Le professeur avance une montée en puissance progressive, passant de quelques milliers de litres par jour à plusieurs dizaines de milliers de barils quotidiens à terme.
Un tel niveau de production permettrait non seulement de couvrir les besoins nationaux, mais également d’envisager des exportations. Cependant, il insiste sur une condition essentielle : « Il faut sécuriser les investissements. Dans d’autres pays, ce type d’industrie fonctionne parce que l’environnement est stable et les règles sont claires ».
Un enjeu stratégique pour Madagascar
Au-delà de l’innovation technologique, les propos du professeur Jonis Rasolofo mettent en lumière un enjeu central : celui de la souveraineté énergétique. Entre potentiel encore sous-exploité, contraintes réglementaires et arbitrages politiques, la trajectoire reste incertaine.
Dans un pays où les besoins énergétiques augmentent rapidement, notamment pour soutenir la croissance économique, la question n’est plus tant celle de l’existence de solutions que de leur mise en œuvre. Le débat est relancé. Reste à savoir si les décisions suivront.
Tsilavina Randria
Encore peu connue du grand public, l’hémophilie reste sous-diagnostiquée à Madagascar. Des milliers de personnes en sont concernées sans le savoir. Le Pr Aimée Olivah Rakotoalison, professeure en hématologie et responsable du centre de traitement au sein du Centre hospitalier universitaire Joseph Ravoahangy Andrianavalona (CHU-JRA), apporte davantage d’informations sur cette maladie, en insistant sur l’importance du diagnostic.
La Vérité Hebdo (+) : Pouvez-vous nous parler de l’hémophilie, notamment de la situation de cette maladie à Madagascar ?
Pr Olivah (=) : L’hémophilie est une maladie génétique et héréditaire, liée à un trouble de la coagulation du sang, causée par l’absence de certains facteurs, notamment les facteurs 8 et 9. A l’échelle mondiale, on compte environ un hémophile sur 6.000 à 10.000 enfants. A Madagascar, nous estimons entre 6.000 et 8.000 cas, mais seulement une petite partie est diagnostiquée. Actuellement, 116 cas d’hémophilie A et 99 cas d’hémophilie B sont enregistrés dans le pays. Le principal défi reste le diagnostic, car à peine 12 % des malades sont dépistés et pris en charge.
(+) : Qui peuvent être atteints par cette maladie ?
(=) : L’hémophilie classique touche essentiellement les hommes, parce que l’anomalie se situe au niveau du chromosome X. Les hommes, n’ayant qu’un seul chromosome X, développent la maladie si celui-ci est atteint. Les femmes, elles, ont deux chromosomes X et peuvent être porteuses sans présenter de symptômes. Toutefois, d’autres troubles de la coagulation, comme la maladie de Von Willebrand, peuvent toucher aussi bien les hommes que les femmes.
(+) : Quels sont les signes qui doivent alerter la population ?
(=) : Les signes les plus fréquents sont des saignements répétés, au niveau des gencives ou du nez, ainsi que des ecchymoses qui apparaissent facilement. A Madagascar, plusieurs cas ont été découverts après une circoncision, à cause de saignements anormaux. Ce sont des signaux d’alerte qui doivent pousser à consulter rapidement un médecin. Ce dernier prescrit le diagnostic, lequel constitue la première étape de soins, afin de sauver la vie des hémophiles.
(+) : Pourquoi le diagnostic est-il essentiel ?
(=) : Le diagnostic permet d’identifier précisément le facteur de coagulation manquant et d’adapter le traitement. Ceci est gratuit à Madagascar, et se fait au centre de traitement de l’hémophilie au CHU-JRA, lequel dispose d’un laboratoire d’hématologie de référence. Effectivement, beaucoup de personnes hésitent encore à se faire dépister, par manque d’information, par peur ou par gêne. Mais sans diagnostic, il est impossible de prévenir les complications.
(+) : Quels sont les moyens de traitement disponibles à Madagascar ?
(=) : Le traitement repose principalement sur l’administration de facteurs de coagulation pour compenser le manque dans l’organisme. A Madagascar, les médicaments sont fournis gratuitement grâce aux dons annuels de la Fédération mondiale de l’hémophilie, même si les quantités restent insuffisantes. En cas de rupture ou d’insuffisance de ces produits, une transfusion sanguine peut être envisagée comme solution alternative. Toutefois, si les médicaments sont pris en charge, certains consommables nécessaires au traitement restent à la charge des patients.
(+) : Peut-on vivre normalement avec cette maladie ?
(=) : Oui, mais cela demande de nombreuses précautions. Il faut éviter les activités violentes ou les sports à risque de choc, qui peuvent entraîner des blessures. Il faut également limiter les efforts physiques intenses, par exemple les longues heures de marche. Côté alimentation, il faut éviter l’alcool qui fragilise les vaisseaux sanguins et les aliments trop chauds, trop piquants ou acides, lesquels favorisent les saignements ou irriter l’estomac. Chez les enfants, il est important de prévenir les chutes. Même en l’absence de saignement visible après un choc, un traitement rapide peut être nécessaire.
Régression. Le secteur de l’entrepreneuriat à Madagascar traverse une phase de reconfiguration sous l’influence du régime de la Refondation. Après une croissance soutenue durant l'année 2024, le rythme de création d’entreprises a connu un fléchissement notable lors du semestre couvrant la crise de fin d'année. Selon les indicateurs de l’Economic Development Board of Madagascar (EDBM), le volume de nouvelles immatriculations s’établit à environ 890 unités entre octobre 2025 et mars 2026. Cette performance marque un recul par rapport aux 945 créations recensées sur la même période entre 2024 et 2025, période où la croissance annuelle affichait encore une progression de 2,3 %.
L’analyse des capitaux injectés révèle un changement structurel dans l’actionnariat des nouvelles sociétés. Si le cycle 2024-2025 était porté par un investissement privé représentant 14,6 % du PIB, la tendance actuelle favorise nettement l'entrepreneuriat local. Les promoteurs nationaux détiennent désormais 70 % des entreprises créées depuis octobre 2025, contre 67 % l’année précédente. Cette nationalisation progressive du tissu économique compense partiellement la rétraction des investissements directs étrangers (IDE), dont le flux a été perturbé par l'incertitude politique du dernier trimestre 2025.
Sur le plan opérationnel, la répartition sectorielle indique une résilience du secteur secondaire malgré les impacts climatiques, notamment le passage du cyclone Gezani en février 2026. L’agro-industrie et le textile représentent désormais 17 % des immatriculations, tandis que le secteur tertiaire reste prédominant à 81 %. Pour soutenir cette dynamique, le régime de la Refondation a maintenu l'efficacité du guichet unique numérique Orinasa, permettant de régulariser les dossiers en un délai moyen de 1,8 jour. Cependant, le Salaire minimum d'embauche (SME), réévalué à 300 000 Ar au 1er mars 2026, impose de nouveaux arbitrages financiers aux jeunes structures.
L’avenir de cette dynamique entrepreneuriale dépendra de la capacité de l'administration à transformer les réformes de la Refondation en leviers de croissance durable. Pour les observateurs économiques, le passage d’un entrepreneuriat de résilience à un investissement de grande envergure nécessite une visibilité accrue sur le coût de l'énergie. La mise en place de comités de suivi entre l'Etat et le secteur privé est essentielle pour lever les blocages administratifs persistants. La réussite de cette transition repose sur l’adéquation entre les ambitions de souveraineté du régime et les réalités opérationnelles des chefs d’entreprise sur le terrain.
Hary Rakoto
Entre 1986 et 1988, une vague de paludisme d’une violence inouïe a frappé les Hautes terres malgaches. Derrière le nom « Bemangovitra » - littéralement « celui qui donne beaucoup de frissons » - se cache une tragédie humaine : des dizaines de milliers de morts, des villages décimés, une absence totale d’information et un tournant majeur pour la santé publique à Madagascar.
Le groupe Nanahary a immortalisé cette tragédie dans sa chanson intitulée « Bemangovitra », devenue l’un des rares échos populaires de cette période sombre. « Misy loza ao an-tanàna, lozabe mampihanana… mangorovitsika ny olona… ». A travers ces paroles, c’est toute une société frappée d’effroi qui s’exprime, entre incompréhension, peur et croyances, certains allant jusqu’à évoquer la sorcellerie face à l’inexplicable.
Une catastrophe sanitaire sous silence et sans information
Le « Bemangovitra » correspond à une épidémie de paludisme à Plasmodium falciparum, la forme la plus grave de la maladie. Elle a frappé une population devenue particulièrement vulnérable. Protégées durant des décennies par les campagnes d’éradication menées dans les années 1950 et 1960, notamment grâce aux pulvérisations de DDT, les populations des Hautes terres avaient progressivement perdu leur immunité. Lorsque la maladie est réapparue, elle a pris une forme foudroyante.
Ce drame s’est pourtant déroulé dans un silence quasi total. Sous le régime de Didier Ratsiraka, l’information était inexistante. Il n’y avait ni sensibilisation ni communication sanitaire. Et dans de nombreuses localités, les habitants ne comprenaient même pas ce qui les frappait. L’épidémie a été minimisée, voire étouffée, laissant les populations livrées à elles-mêmes.
Dans les campagnes, la réalité était glaçante. Des villages entiers se vidaient, des familles disparaissaient en quelques jours, et certains hameaux ont été littéralement rayés de la carte. Le manque de soins et de médicaments a transformé la maladie en véritable sentence de mort.
L’éclosion du « Bemangovitra » n’était pas un accident isolé, mais le résultat d’un enchaînement de défaillances. Le relâchement progressif de la lutte anti-vectorielle, amorcé dès les années 1960 après les succès initiaux des campagnes d’éradication, a laissé le terrain libre au retour des moustiques. Dans le même temps, les populations des Hautes terres, longtemps protégées, avaient perdu leur immunité, ce qui a transformé le paludisme en une maladie épidémique d’une extrême gravité.
A cette fragilité biologique s’est ajoutée une crise économique profonde qui a affaibli l’ensemble du système de santé. Les structures sanitaires étaient débordées, parfois inexistantes, et la Chloroquine, pourtant traitement de référence à l’époque, était rare, voire introuvable. Parallèlement, le moustique vecteur, Anopheles funestus, a fait un retour massif dans les habitations, favorisé par des conditions climatiques et agricoles propices, notamment l’extension des zones de riziculture qui multipliaient les gîtes larvaires.
« Le lit tremblait toute la nuit » : mémoire d’un survivant
Aujourd’hui âgé de 59 ans, Andrianantenaina Solo, habitant d’Alakamisy Ambohidratrimo, se souvient avec une précision saisissante :
« Nous dormions sur un lit en fer qui grinçait sans cesse, jour et nuit, tant nous étions pris de violents et incessants tremblements. La maladie se transmettait rapidement d’une personne à l’autre. Nous étions cinq frères et sœurs… ».
Les frissons, la fièvre et la peur composaient le quotidien de milliers de foyers.
« Notre père avait un ami médecin. Il lui a passé en douce des Nivaquines. C’est ce qui nous a sauvés. A l’époque, il n’y avait aucun médicament, rien du tout. On manquait de tout ».
La Nivaquine, obtenue clandestinement, a sauvé cette famille. Mais pour des dizaines de milliers d’autres, aucune aide n’est arrivée.
L’impact de l’épidémie a été si brutal que de nombreuses populations ont cru à l’apparition d’une nouvelle maladie inconnue. En quelques mois seulement, entre 75.000 et 100.000 personnes ont perdu la vie, principalement sur les Hautes Terres centrales, notamment autour d’Antananarivo, d’Itasy et du Vakinankaratra. Les campagnes ont été profondément touchées, certaines se retrouvant dépeuplées, ce qui a entraîné une chute importante de la production agricole, en particulier rizicole, aggravant ainsi l’insécurité alimentaire.
Au-delà des pertes humaines, le traumatisme est resté profondément ancré dans la mémoire collective. Le mot « Bemangovitra » est devenu synonyme d’une mort brutale, associée aux frissons et à la peur.
Face à l’ampleur du désastre, les autorités ont été obligées de réagir. Cette tragédie a conduit à une relance des campagnes de pulvérisation intra-domiciliaire et à la mise en place de réseaux communautaires de distribution de médicaments. Elle a surtout marqué la mise en place du Programme national de lutte contre le paludisme, qui constitue aujourd’hui encore un pilier essentiel de la santé publique à Madagascar.
Le « Bemangovitra » demeure ainsi une leçon brutale. Il rappelle que sans information, sans prévention et sans système de santé solide, une maladie connue peut redevenir une catastrophe nationale. Près de quarante ans plus tard, son souvenir continue d’alimenter la vigilance, notamment dans les zones d’altitude où le paludisme peut, à tout moment, redevenir épidémique.
Par R.L